d.n°18
                                                                              
                                                                               EXTRAIT

Ousmane a tout juste 7 ans. C'est la guerre en France, et la pénurie de nourriture commence à se faire sentir à Dakar. Dans une grande pièce de la maison, son père entasse jusqu'au plafond de l'huile, du savon et du riz. Il choisit de confier la clef de cette pièce à Ousmane, et l'enfant se retrouve à la tête d'un trésor qu'il lui faut apprendre à partager avec les gens les plus démunis du quartier. Ousmane acquiert ainsi, dès son plus jeune âge, une grande confiance en lui.


                                                                             DIGRESSION

Il n'y avait rien sur cette terre qui vaille la peine, pas même une bouteille de lait à l'abandon sur un terrain vague, volée devant la porte du grand maigre qui maltraite les animaux, bue en cachette quelques heures auparavant par un enfant fugueur en mal de mère. Mais sur cette terre, il ne s'agissait pas de lait. Du lait il n'y en avait jamais, du pain non plus d'ailleurs. Ils ne leur donnaient pas à manger, ou alors un jour sur deux, un léger bouillon. Survivre, c'était leur obsession à tous. Et peu d'entre eux s'en tiraient ; un sur combien ?
On avait décidé qu'il y avait les bons et les méchants.
Ils leur disaient qu'ils étaient la cause de tous leurs maux, que sans eux les autres respiraient mieux, même si sur cette terre l'air était irrespirable. Cela faisait un moment qu'ils étaient la cause de tout. Un jour, il faut payer, rendre à la terre ce que l'on doit. Ce sont les hommes de l'autre côté qui disent cela. Un beau jour l'argent ne suffit pas, il faut payer de sa personne. Ils leur disaient que leur dette était trop lourde. Même dépouillés de tout, ils avaient l'air encore trop riches, même avec des poux ils n'étaient pas suffisamment appauvris.
L'enfant voisin joue dans la mare, les enfants du dedans pataugent dans la boue, s'écroulent. Ils n'étaient pas tous fiers comme ils disent, beaucoup se sont abaissés, pour survivre.

Ils n'avaient pas le choix.


Et ça faisait rire les autres, en dehors.

Noël était l'un d'eux, l'un de ceux qui riait, il riait même plus fort qu'eux tous, sans retenue, à en pleurer de rire. Il faisait tout plus fort, il leur faisait plus mal, on n'en demandait pas tant, il voulait être un modèle, à leurs yeux à tous.

Noël, n'en doutez pas, était méchant, il avait vu son père et les collègues et amis de son père parquer les autres, les malmener. Il était là aussi quand il s'était agi de passer à l'étape supérieure, il n'avait pas bronché, il avait tout bien regarder en détail, sans révolte, il en avait même poussé un qui n'avançait pas assez vite. Il acceptait le travail de son père, il ferait le même plus tard. Assassin de père en fils, c'est son amie Clara qui lui avait lancé cette phrase en rigolant. Il l'avait répétée à son père et Clara avait disparu.

Et il avait continué à se construire selon le modèle paternel, à reproduire ses gestes jusqu'à ce qu'ils soient parfaits.

Noël a 12 ans, et sur cette terre, c'est presque un âge avancé.

On lui confie la garde de la grande maison, celle qui est un peu en retrait.

Responsabilité
Devoir et obéissance
Nous
Le groupe

Il existe deux fins possible à cette histoire. Une bonne et une mauvaise.

Mais Noël a-t-il eu le choix ? S'est-il même posé la question ?
 
Rédigé par OO le Dimanche 11 Avril 2010 à 19:57
d.n°17
EXTRAIT

Qui n'a pas appris à dire : "elle est aucune autre" sait-il ce que c'est que l'amour ? 

DIGRESSION
Affirmation de ton identité :
Sale con
Menteur
Intellectuel à la con

Un con charmant
Un beau parleur
Ton nom circule, une promotion
César d'honneur pour un con pollueur

Je te déteste

Toi, toi, et toi, et toi et les milliers de toi

RÉVOLUTION

Toi que je prends aujourd'hui pour un con
Toi qui me fais attendre et de quel droit
Toi qui m'as insufflée le doute
Toi sans qui je ne sais vivre
Toi que je m'obstine à aimer
Toi qui n'est plus qu'un con

Reviens vite sale con !

Rédigé par OO le Dimanche 11 Avril 2010 à 18:31
d.n°16
EXTRAIT

JEAN : Qu'avez-vous à m'examiner comme une bête curieuse ?
BÉRENGER : Votre peau...
JEAN : Qu'est-ce qu'elle peut vous faire ma peau ? Est-ce que je m'occupe de votre peau ?
BÉRENGER : On dirait.... oui, on dirait qu'elle change de couleur à vue d'œil. Elle verdit. (Il veut reprendre la main de Jean.) Elle durcit aussi.
JEAN, retirant de nouveau sa main : Ne me tâtez pas comme ça. Qu'est qu'il vous prend ? Vous m'ennuyez.
BÉRENGER, pour lui : C'est peut-être plus grave que je ne croyais. (A Jean.) Il faut appeler le médecin.

DIGRESSION

JEANNE : j'ai été mariée autrefois, il avait de grands yeux, des mains habiles, il n'avait pourtant que trois doigts à chaque main, il me faisait l'amour tous les lundis, il aimait bien le lundi, il disait comme ça on recommence une semaine et la semaine promet d'être bonne. Je n'y voyait pas d'inconvénient même si j'aurais préféré qu'il fasse sa petite affaire le mercredi. Le mercredi ça coupe la semaine, ça annonce le week-end, c'est presque des vacances de faire l'amour le mercredi.

BÉRENGÈRE : et tous les mardis elle raconte la même chose, et on faisait l'amour le lundi, et c'était bien mais j'aurais préféré le mercredi. J'en ai rien à foutre de ces lundis d'amour, est-ce que je lui dis ou pas ? Si je lui dis, elle ne me parlera peut-être plus, et moi j'aime bien qu'on me parle un peu, enfin, au moins une fois par semaine. Si ça pouvait être le dimanche ce serait mieux, j'aime bien les dimanches, y'en a pourtant qui les haïssent, moi je les aime bien mais c'est pour une raison tout à fait particulière, sinon, comme tout le monde, je hais les dimanches.

JEANNE : tiens, les voilà qui repassent, quel jour sommes-nous ? où plutôt devrais-je dire, quelle heure est-il ? c'est terrible, je n'ai plus la mémoire des dates. Je ne sais pas si c'est pareil pour tout le monde, mais moi, j'ai l'impression que quand il pleut on est en novembre et quand il fait beau en mai. C'est ainsi que je me repère par rapport aux saisons. Il y a aussi les confitures, je mange des fraises en février et des oranges en août. Ça je le sais, ça ne change jamais. Mais aujourd'hui le soleil est si bas, comment se souvenir ?

BÉRENGÈRE : elle perd la boule. Hum, après tout, c'est peut-être un leurre, se méfier. Je la soupçonne de paraître ce qu'elle n'est pas. Mon Dieu, je ne sais pas combien de kilos elle a pris depuis le début de l'aventure, mais l'embonpoint ne la sied guère, elle est E N O R M E. Grosse tarte ! Nous sommes le jeudi 13 juillet 1972. Toute cette chair... ça devait plaire à son mari. Pour couronner le tout, elle est courte sur patte. Et ses façons... Quel manque d'élégance dans la démarche, une soi-disant baronne... Je ne l'ai jamais crue d'ailleurs. Elle peut berner les autres, moi, non.
Mais qu'elle se taise un peu, tout le bassin retentit de ses barrissements. La ferme ! Du calme, du calme. Je suis si lasse. Quel jour sommes-nous ? Quelqu'un ne pourrait-il pas intervenir ?

JEANNE : je vieillis, j'étais plus gracieuse avant - soupir - je me sens lourde, gonflée de partout, j'ai mal aux cuisses. Il est 18h30. Est-ce à cause de mes rhumatismes ? est-ce que je nage trop ? A la prochaine visite, j'en parle au docteur.

BÉRENGÈRE : j'ai essayé de lui parler mais elle a une haleine de mammouth. Impossible de s'en approcher. Les autres ne valent guère mieux, tous des sauvages ! Il pleut, on doit être dimanche.

JEANNE : c'est la nuit que j'ai froid. Mon lit me manque.

BÉRENGÈRE : rendez-moi mes lunettes. Je veux lire la pancarte.

ZOO D'ANVERS
ENTRÉE GRATUITE LE LUNDI
VISITE DES RHINOCÉROS SUR DEMANDE
SPÉCIMENS DE 1959
AYANT PARTICIPÉ A LA CÉLÈBRE PIÈCE D'EUGÈNE IONESCO
AYANT VOULU PRENDRE LE POUVOIR SUR LA TERRE
AYANT RELÉGUÉ LES HOMMES AU SECOND PLAN
HÉGÉMONIE
CORNE A CORNE
STOPÉS NET PAR UN SUPER-HÉRO
TARZAN QUI S'IGNORE
VIVA L'HOMME-SINGE
AIAIAIAIAIAIAIAIIIIAAAA
 
Rédigé par OO le Lundi 22 Février 2010 à 23:09
d.n°15
EXTRAIT

Benjamin, pour une fois consentant à rompre avec ses principes, lui lut ce qui était écrit sur le mur. Il n'y avait plus maintenant qu'un seul Commandement.
Il énonçait :
TOUS LES ANIMAUX
SONT ÉGAUX
MAIS CERTAINS SONT PLUS ÉGAUX
QUE D'AUTRES

DIGRESSION

Do you remember Andreea les coupures de courant
Te souviens-tu de toutes ces heures où l'on ne voyait rien
Du froid qui nous glaçait et du gros édredon
De tout ce qui nous manquait, de tout ce qu'on rêvait
Te rappelles-tu les poèmes, les fleurs, l'Histoire, les défilés
Honneur à
A la santé du con, du Conducator
Et ces quartiers qui ne sont plus que béton
Loin très loin de Niemeyer, le génie des Carpates
Place au palais du Parlement qui prend beaucoup trop de place
Y'a beaucoup trop de villages qui ont été rasés, l'exode des paysans, les enfants condamnés
Les enfants abandonnés courent vers la ville, couraient vers la ville les damnés
Court peuple dace tant que tu tiens encore debout

Il dénonce, ils dénoncent, tu dénonces
A chacun ses méthodes
Chut, ne parle pas trop fort, ils dénoncent, Il dénonce

Do you remember l'Europe, le monde, ailleurs
Te souviens-tu Andreea, l'avons-nous vraiment vécu
Le Mur
La Révolution
Et le contrôle de la télévision

1,2,3, ils ne sont plus là

17 ans toi et moi
“Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas“ *
Je retenais mon souffle
Allais-tu respirer
Toi mon amie
Semblables
Après la liesse
Un peu plus tard

Pendant un quart de siècle cohabitaient deux Dracula dans ton pays
Mais on ne peut être plus royaliste que le roi
Un jour, il faut payer

Am stram gram
lui démonter la tête, règle n°1
Pic et pic et colégram
pousser mémé dans les orties, règle n°2
Bourre et bourre et ratatam
simuler un procès, règle n°3
Am stram gram
ne pas se laisser attendrir, règle n°4
Ce sera toi le roi
viser juste, règle n°5

Où étais-tu lundi 25 décembre 1989 ?

Je sais que tu te souviens, Andreea, de cette Roumanie-là, et puis de Bucarest quand sans pudeur on donnait du caviar aux cochons.



*2 phrases de Jacques Prévert - Rappelle-toi Barbara
Rédigé par OO le Mercredi 17 Février 2010 à 21:37
d.n°14
EXTRAIT

Je pourrais me tromper, croire que je suis belle comme les femmes belles, comme les femmes regardées, parce qu'on me regarde vraiment beaucoup. Mais moi je sais que ce n'est pas une question de beauté, mais d'autre chose, par exemple, oui, d'autre chose, par exemple d'esprit. Ce que je veux paraître je le parais, belle aussi si c'est ce que l'on veut que je sois, belle, ou jolie, jolie par exemple pour la famille, pour la famille, pas plus, tout ce que l'on veut de moi, je peux le devenir. Et le croire. Croire que je suis charmante aussi bien? Dès que je le crois, que cela devienne vrai pour celui qui me voit et qui désire que je sois selon son goût, je le sais aussi.

DIGRESSION

Séverine était actrice. Elle avait commencé très jeune dans le cinéma. On peut dire presque une enfant. Puis elle s'était fait refaire les dents et les seins. C'est ça être actrice, la triche. Elle avait donc de belles dents et une belle poitrine, elle souriait aux autres, son visage se transformait avec les prises. Séverine avait de l'allure. Elle jouait des rôles exigeants. Qu'est-ce que ça veut dire un cinéma exigeant ? c'est un film réalisé par un homme intelligent pour des gens intelligents. La masse, dehors ! Les cons ? on ne sait même pas qui ils sont les cons. Les cons, dehors ! Une actrice qui joue dans des films d'exception, filmée par un réalisateur brillant, elle est forcément belle. La caméra magnifie Eve, et Dieu créa la femme. Dans les yeux de tous ces intellectuels, l'actrice croyait-elle se voir belle, aussi ?

Un talent fou, quel charisme ! c'est la profession qui le dit, la pellicule ne ment pas.

On, nous, le public, on ne se posait plus la question, Séverine était belle, la place était acquise.

Demande croissante de la société : correction du menton, nez transformé, accession au sublime.
Discrètement, on l'opère. Cicatrices à peine remarquées, harmonie et perfection.

Alors Séverine joua les plus belles.

Parfois, pour plaire à un auteur, parce qu'il avait écrit le rôle en pensant à elle, à sa spontanéité, parce qu'elle en était flattée, elle pouvait s'enlaidir, apparaître à l'écran sans maquillage. L'acte se transformait en performance, elle irradiait la toile de son naturel.
Et la grande actrice entra dans les communes représenter l'élégance à la française, dont acte, Marianne a ses adorateurs.

Séverine est une image, Séverine est une marque, yes ladies yes, Séverine is business

Rédigé par OO le Mardi 9 Février 2010 à 16:13
d.n°13

EXTRAIT


" Dans la salive
dans le papier
dans l'éclipse
Dans toutes les lignes
Dans toutes les couleurs
dans toutes les jarres
Dans ma poitrine
en dehors, en dedans
dans l'encrier dans la difficulté d'écrire dans la merveille de mes yeux dans les ultimes lunes du soleil (mais le soleil n'a pas de lunes) dans tout et dire dans tout est stupide et magnifique DIEGO dans mon urine DIEGO dans ma bouche dans mon cœur dans ma folie dans mon rêve dans le papier buvard dans la pointe de la plume dans les crayons dans les paysages dans la nourriture dans le métal dans l'imagination dans les maladies dans les vitrines dans ses ruses dans ses yeux dans sa bouche dans ses mensonges."

DIGRESSION

Et ton crâne sous mes doigts qui s'enfonce
Quitte la terre pour ne plus respirer que mon air
De celles que tu baises quand tu pars en voyage

Anthropophages qui humaient l'odeur du porc
Je connais les tribus qui dévorent
Phratries du temps des Aztèques
Avides de rites Cacatehuepec

Célébrons ensemble un mariage d'entomologie
Sous leur semelle de cuir éradiquer nos corps
Par équité humanitaire, penser à propager lentement
Notre progéniture
Fidèles cafards
D'un vol serpentaire, alourdis par l'anneau
Engageons-nous vers les cimes pyramidales
Dissimuler aux autres mammifères
Ceints de médiocrité éthique
Leur laideur

Tel Lazare en sa dernière demeure, je brûle à stagner dans le noir
A force, l'intellect détestable s'exprime dans mes cauchemars
Je n'attendai que toi
Déshabillons nos corps
Écarte-moi la chair et les os
Laisse-moi atteindre les viscères et me délecter de ce que tu as dans le ventre
Je te veux mort ou vif

Pendant ce temps, raconte-moi encore ce poème qui te parle de moi
Dieu, tu ressembles à un sage
Le nombre de tes vies dépasse de loin les chats
Combien de femmes se pâmèrent en ton lit
Comment pour elles as-tu écrit ?
Je voudrais les noyer
Dis-moi tout de toi, les larmes, l'amour, les drames, l'amour
Dis-moi le reste que je n'ai pas vécu

Je veux à mon tour jouir vulgairement dans tes bras
Comme au temps violent des conquistadors
Barbares espagnols qui firent un pacte mortel
Avec la peste et la vérole
Inocule en moi le virus des intellectuels
Je veux progresser par toi, apprends-moi à écrire, à marcher sur les défunts

Plains-toi de mon ignorance
Si ma culture défaille, écorche-moi
Ris sans obstacle de mes carences
Défie-moi à l'agora
Et sors vainqueur de mon inconséquence

Je t'aime à me prostituer sur les nefs pour conserver ta peau
A être vendue comme esclave au prix infamant d'une argienne
A être immolée par les flammes comme un nouvel hérésiarque
Je t'aime, j'y consens, ça dépend de mon cœur 

Rédigé par OO le Lundi 8 Février 2010 à 16:34
d.n°12
EXTRAIT

Mais le fait d'avoir écrit, c'est d'avoir expulsé de vous tout ce qu'il y avait d'important. Donc celui qui écrit c'est quelqu'un qui se vide. Et au bout d'une vie c'est le néant et c'est pour cela que les écrivains sont si peu intéressants.

DIGRESSION

- Aujourd'hui j'ai rencontré Michel Houellebecq
- Et alors ?
- Rien, et alors
- Nom d'un chien, Houellebecq quand même ce n'est pas rien
- Je m'en branle de Houellebecq
- Il n'est pas permis de
- Je ris, je ris, aux chiottes les auteurs
- Pour qui vos prenez-vous, Henry Miller ?
- Lecture aux cacabinets, tu parles
- Ne soyez pas vulgaire
- La vulgarité, c'est d'ton âge
- J'ai, j'ai, j'ai eu une conversation avec
- Ils ne conversent pas, ils écrivent
- Avec, avec, avec
- Est-il si rasoir
- Bret Easton Ellis !
- Panpan Prada, Bonnet Gucci, Sac Chanel, ma soeur est top model
- Il est
- Américain, je ne comprends pas l'anglais, fuck, je suis contre les cultures imposées
- Vous êtes, enfin... bref... et Proust ?
- Crois-tu sincèrement qu'il ait encore des trucs à dire
- Je préfère me taire
- Je n'ai de véritable discussion qu'avec mon poissonnier
- Et Chateaubriand, vous l'appréciiez Chateaubriand ?
- De quoi Madonna peut-elle parler sinon d'elle-même ?
- Si je vous présentais Hemingway
- Au bar du Ritz peut-être
- Vous avez réponse à tout
- C'est que je ne suis pas écrivain

Rédigé par OO le Lundi 11 Janvier 2010 à 21:00
d.n°11
EXTRAIT

On ne finit jamais de lire, même si les livres s'achèvent, de la même manière qu'on ne finit jamais de vivre, même si la mort est un fait certain.

DIGRESSION

Il est 18h30. La scène se passe dans une bibliothèque qui ressemble à un hôpital. La pièce est immense, blanche et froide. Les tables, on dirait des lits. Le personnel va et vient, il porte des lunettes noires et des chaussons antidérapants. Il se diffuse à travers les vitres une lumière septentrionale, presque aveuglante. Il y a des rails de néons blancs au plafond qui grésillent parfois.
  
                    le livre, il est ouvert, quelques pages sont chiffonnées, il parle vite, il bafouille

Oh stupeur ! Le croiriez-vous, cet homme, cet homme étendu-là ventre à terre, cet être quelconque et vieillissant, s'est effondré sur ma littérature, sur ma littérature. Il y a une heure de cela. Il me faisait face, assis sur sa chaise, le dos droit, s'affaissant de temps à autre, mais se redressant toujours. Toujours ! je vous répète toujours, je me rendais bien compte, la raideur du dossier, il ne tenait pas en place. Soupir. Moi, habitué aux lecteurs mal assis, je riais sous cape à le regarder gesticuler, gesticuler sur sa chaise d'avant en arrière, un léger agacement dans sa façon de tourner les pages, je l'entendais râler faiblement. Oui bien sûr, je l'entendais râler ! Si j'avais pu deviner, ne serait-ce qu'une seconde, qu'il s'agissait du cœur. DU CŒUR ! La mort est un spectacle à ne pas mettre entre toutes les mains. Je vous assure. La mort dans un roman, c'est terrible, mais dans la réalité...

                                                            la vie, moqueuse

Quel dommage qu'il n'ait pas pu finir de vous lire !
Voyez-vous ça... on dirait la famille qui arrive, ils grouillent de partout, quelle santé !
Vous tremblez ? allons, allons, n'ayez pas peur, aucune bibliothèque du 21ème siècle n'autorisera un autodafé.
Mais... ils s'intéressent à vous ma parole... C'est une véritable fouille au corps. Criez bon sang, criez donc, ils déchirent vos pages !
Très sincèrement, je préfère être à ma place qu'à la vôtre.
Quoi que... à y regarder de plus près... ils sont attachants dans leur malheur. Qu'en pensez-vous ?
Et ses petits-enfants qui courent entre les rayonnages, comme c'est vivant !

                                                           le livre, sur un ton pédant

De quel droit me tourmentez-vous de la sorte ? Cet homme à terre, n'a-t-il pas eu une belle mort ? Tolstoï, La Guerre et la Paix, 1869, œuvre majeure, il est des lectures plus ingrates pour passer de vie à trépas. Depuis un siècle et demi, JE SUIS. ELLE, la littérature, a certifié le classique. JE SUIS immortel ! M'avez-vous lu dans la Pléiade ?

                                                            la vie, flatteuse

Évidemment ! Tolstoï, ça regorge de vie, tous ces personnages, les passions, les campagnes napoléoniennes, Moscou en flammes, la Bérézina. Ah l'âme slave, quelle grandeur ! Vous appartenez à l'Histoire, mon cher. On vous partage bien avant de vous lire, on crée des émissions sur... on discute de votre art. C'est la vie !

                                                            le livre, qui chuchote

Je crains que notre conversation ne s'achève. Voyez, une de ses nièces m'a pris en main, elle admire le chef d'œuvre, le feuillette rapidement... jette un coup d'œil à droite, à gauche, le geste est rapide, oh... elle me glisse dans son sac ! Adieu, Madame.

                                                            la vie, en confidence

Adieu, adieu, comme vous y aller.. Écoutez-moi. Cette jeune fille aimait beaucoup son oncle, elle ne veut pas l'oublier. Vous êtes son dernier lien avec lui, elle ne peut pas le rompre. Vous, le livre éminent, elle, la nièce éplorée, lui, l'oncle mort, moi, au contraire... avons fait, faisons, ferons, pour toujours et à jamais, partis de ce même roman-photos, qui est, a été, sera, pour toujours et à jamais, LA VIE.

Avez-vous compris ?

Rédigé par OO le Lundi 11 Janvier 2010 à 20:09
d.n°10
EXTRAIT

Mais Nabokov était sûr de lui et de son génie, quelles que soient les épreuves qu'il a traversées, on sent bien qu'il s'est réveillé chaque matin en remerciant Dieu du privilège unique d'être dans la peau de Vladimir Nabokov...

DIGRESSION

olivia merlen, olivia merlen, olivia merlen, 12 lettres bien alignées, 12 lettres à assumer, on ne m'a pas demandé mon avis. Grossière erreur lorsque l'on sait que prénom + nom = destin, à l'instar de 2 + 2 = 4.
Allons parents, chemin de vie / chemin de croix, ne faites pas le mauvais choix à la naissance.
Démarches administratives : nous reconnaître à la Mairie, première identité du nourrisson, l'avenir est en marche, O, O, suivez la flèche papa, maman.
6 lettres à ma gauche, 6 lettres à ma droite, bel équilibre.
En 2 mots, rien ne dépasse, les i sont minuscules, et les e ? ils tiennent leur rang. Un a, un o en majuscule, la force tranquille.
Quid du nom accolé au prénom ?
Ma parole, ils se gobent mutuellement ! infertilité dans l'œuf, lancer la toupie : olivia merlen, olivia merlen, olivia merlen, l'objectif était-il de s'endormir dans la prononciation ?
olivia merlen, c'est presque transparent, une vague de la Méditerranée. Murmures.
olivia merlen, à l'évoquer ainsi on dirait presque un nombre parfait.
Je n'en suis pas fière. Je l'ai longtemps ignoré, à l'encontre de Nabokov, j'ai su très tôt qu'il n'y avait aucun privilège à se réveiller chaque matin dans la peau de moi-même. Je rêvais d'un nom plus affirmé avec des consonnes en désaccord. J'aurais voulu qu'il impressionne. Ah, Nikita Khrouchtchev !
Merlen, c'est trop suave, d'autant plus que personne ne le prononce jamais correctement : Merlin ? non. Merlan ? non. Marlène ? non, non, et non. Merlen, comme Merlaine et Verlaine, comme Cohen.
Manquait peut-être un h ?

Mea culpa, j'ai désobéi aux lettres pendant des décennies, les mélangeant avec rage, je n'aurais pas fait mieux au Scrabble. Jusqu'au jour où... ce nom et ce prénom, emprisonnés par moi dans un non-sens, se sont révélés au grand jour. J'ai fini par entendre ce qu'ils avaient à me dire, nul ne peut lutter indéfiniment contre son destin.

Être égale à soi-même, c'est apprendre à respecter son nom.

Rédigé par Olivia Merlen le Lundi 11 Janvier 2010 à 19:17
d.n°9
EXTRAIT

La nouvelle avait quatre pages, peut-être l'avais-je choisie pour ça, pour sa brièveté, mais quand je finis de la lire, j'avais l'impression d'avoir lu un roman.

DIGRESSION

À la voir pour la première fois, je pensais que Marie était une femme ordinaire. Je la repérai au vernissage d'un nouveau talent, un endroit à la mode dans le 6ème arrondissement. Les femmes avaient de belles chaussures, des talons hauts et de grands sacs griffés. Elle était plantée au milieu de la cour, je ne sais pourquoi je la remarquai. Elle ne souriait pas, l'air pincé, ne mangeait pas, elle picorait, ne regardait rien, elle scrutait l'entourage. Elle avait de petits yeux rapprochés, noirs les yeux, très noirs. Je l'invitai à prendre un dernier verre, elle me suivit sans discuter. C'en était presque trop facile. Elle n'avait pas de conversation, elle était plutôt maladroite dans ses gestes, elle s'agrippait au fauteuil, elle n'arrêtait pas de fumer. Mais ses yeux trahissaient autre chose, à ce moment, ils me regardaient droit dans les yeux, ils n'allaient pas avec le corps. Je ne regardais plus que ces yeux et pourtant lorsque je l'emmenai dans mon lit, ce sont ces bras qui me surprirent. Elle avait des ailes. De grandes ailes qui se déployaient à partir des avant-bras. Un plumage noir, oiseau de malheur. Elle s'en couvrait le corps, pudique. Elle me dit de faire attention, pour chaque plume arrachée, il se passerait une année. Je ne comprenais pas ses mots, j'étais simplement fasciné par cette femme-corbeau. Je fus rapidement sous le charme de ses battements d'ailes, ce froissement de plumes, la douceur qui en émanait. Je devenais fou, obsédé par son manteau aux reflets bleutés, et pourtant une heure à peine avait passé. Je lui demandai s'il était permis de voler, elle fit un tour sur elle-même, s'éleva au plafond se mouvoir au-dessus des meubles. Les jambes pendaient lourdement dans le vide. Elle parlait vite, battait des ailes, me regardait de ces minuscules yeux noirs. Elle se posa sur le lit et je lui fis l'amour à cet animal. Elle y perdit des plumes. Peut-être une dizaine. Mais voilà, j'étais fou d'elle, la zoophilie humaine c'est quelque chose. Et ces plumes, l'odeur de ses plumes, cela sentait le pain, la mie chaude. Pendant l'acte, elle m'a pris dans ses bras, on s'est un peu surélevé, j'ai joui en elle. Et on a recommencé, recommencé, recommencé, je ne pouvais plus m'en défaire du volatile. J'en avais la chair de poule, je l'aimais. Elle était tout en défaut, le torse épais, les jambes maigres, et ces ailes noires qui froufroutaient. Animal de cirque, birdwoman, elle ne parlait pas, elle croassait, j'avais du mal à la comprendre, surtout qu'au fil de la nuit, elle prenait de plus en plus d'assurance, ce n'était plus le même langage. Je n'avais pas tout de suite remarqué son nez aquilin, sa bouche fine. Ses petits yeux qui clignaient sans cesse. On a refait l'amour, il n'y avait rien d'autre à faire. Je me sentais moite, elle avait les plumes qui lui collaient à la peau, l'odeur de pain se dégageait plus forte. Il y avait du duvet sur l'oreiller. Et puis, elle a regardé autour d'elle ses plumes éparpillées, elle m'a dit de sa voix rocailleuse que cela suffisait, j'avais eu mon compte. J'avais mal. Étrange, je ne voulais plus la quitter. Je suppliai. Elle a ouvert la fenêtre, elle s'est envolée.

J'avais toujours été un salaud avec les femmes, je m'étais bien amusé. Avec Marie, j'étais entré dans une autre ère. Je voulais m'y attacher encore. Je comptais les plumes sur le lit, cinquante et quelque. Le lendemain matin, je me réveillai engourdi. Mon concierge m'a rapidement placé en maison de retraite. Je vis avec une canne, je traîne avec des vieux, et tous les jours, sur le rebord de la fenêtre, je donne à manger aux oiseaux.

Rédigé par OO le Lundi 11 Janvier 2010 à 17:18
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