EXTRAIT
Mais le fait d'avoir écrit, c'est d'avoir expulsé de vous tout ce qu'il y avait d'important. Donc celui qui écrit c'est quelqu'un qui se vide. Et au bout d'une vie c'est le néant et c'est pour cela que les écrivains sont si peu intéressants.
DIGRESSION
- Aujourd'hui j'ai rencontré Michel Houellebecq
- Et alors ?
- Rien, et alors
- Nom d'un chien, Houellebecq quand même ce n'est pas rien
- Je m'en branle de Houellebecq
- Il n'est pas permis de
- Je ris, je ris, aux chiottes les auteurs
- Pour qui vos prenez-vous, Henry Miller ?
- Lecture aux cacabinets, tu parles
- Ne soyez pas vulgaire
- La vulgarité, c'est d'ton âge
- J'ai, j'ai, j'ai eu une conversation avec
- Ils ne conversent pas, ils écrivent
- Avec, avec, avec
- Est-il si rasoir
- Bret Easton Ellis !
- Panpan Prada, Bonnet Gucci, Sac Chanel, ma soeur est top model
- Il est
- Américain, je ne comprends pas l'anglais, fuck, je suis contre les cultures imposées
- Vous êtes, enfin... bref... et Proust ?
- Crois-tu sincèrement qu'il ait encore des trucs à dire
- Je préfère me taire
- Je n'ai de véritable discussion qu'avec mon poissonnier
- Et Chateaubriand, vous l'appréciiez Chateaubriand ?
- De quoi Madonna peut-elle parler sinon d'elle-même ?
- Si je vous présentais Hemingway
- Au bar du Ritz peut-être
- Vous avez réponse à tout
- C'est que je ne suis pas écrivain
Rédigé par OO le Lundi 11 Janvier 2010 à 21:00
EXTRAIT
On ne finit jamais de lire, même si les livres s'achèvent, de la même manière qu'on ne finit jamais de vivre, même si la mort est un fait certain.
DIGRESSION
Il est 18h30. La scène se passe dans une bibliothèque qui ressemble à un hôpital. La pièce est immense, blanche et froide. Les tables, on dirait des lits. Le personnel va et vient, il porte des lunettes noires et des chaussons antidérapants. Il se diffuse à travers les vitres une lumière septentrionale, presque aveuglante. Il y a des rails de néons blancs au plafond qui grésillent parfois.
le livre, il est ouvert, quelques pages sont chiffonnées, il parle vite, il bafouille
Oh stupeur ! Le croiriez-vous, cet homme, cet homme étendu-là ventre à terre, cet être quelconque et vieillissant, s'est effondré sur ma littérature, sur ma littérature. Il y a une heure de cela. Il me faisait face, assis sur sa chaise, le dos droit, s'affaissant de temps à autre, mais se redressant toujours. Toujours ! je vous répète toujours, je me rendais bien compte, la raideur du dossier, il ne tenait pas en place. Soupir. Moi, habitué aux lecteurs mal assis, je riais sous cape à le regarder gesticuler, gesticuler sur sa chaise d'avant en arrière, un léger agacement dans sa façon de tourner les pages, je l'entendais râler faiblement. Oui bien sûr, je l'entendais râler ! Si j'avais pu deviner, ne serait-ce qu'une seconde, qu'il s'agissait du cœur. DU CŒUR ! La mort est un spectacle à ne pas mettre entre toutes les mains. Je vous assure. La mort dans un roman, c'est terrible, mais dans la réalité...
la vie, moqueuse
Quel dommage qu'il n'ait pas pu finir de vous lire !
Voyez-vous ça... on dirait la famille qui arrive, ils grouillent de partout, quelle santé !
Vous tremblez ? allons, allons, n'ayez pas peur, aucune bibliothèque du 21ème siècle n'autorisera un autodafé.
Mais... ils s'intéressent à vous ma parole... C'est une véritable fouille au corps. Criez bon sang, criez donc, ils déchirent vos pages !
Très sincèrement, je préfère être à ma place qu'à la vôtre.
Quoi que... à y regarder de plus près... ils sont attachants dans leur malheur. Qu'en pensez-vous ?
Et ses petits-enfants qui courent entre les rayonnages, comme c'est vivant !
le livre, sur un ton pédant
De quel droit me tourmentez-vous de la sorte ? Cet homme à terre, n'a-t-il pas eu une belle mort ? Tolstoï, La Guerre et la Paix, 1869, œuvre majeure, il est des lectures plus ingrates pour passer de vie à trépas. Depuis un siècle et demi, JE SUIS. ELLE, la littérature, a certifié le classique. JE SUIS immortel ! M'avez-vous lu dans la Pléiade ?
la vie, flatteuse
Évidemment ! Tolstoï, ça regorge de vie, tous ces personnages, les passions, les campagnes napoléoniennes, Moscou en flammes, la Bérézina. Ah l'âme slave, quelle grandeur ! Vous appartenez à l'Histoire, mon cher. On vous partage bien avant de vous lire, on crée des émissions sur... on discute de votre art. C'est la vie !
le livre, qui chuchote
Je crains que notre conversation ne s'achève. Voyez, une de ses nièces m'a pris en main, elle admire le chef d'œuvre, le feuillette rapidement... jette un coup d'œil à droite, à gauche, le geste est rapide, oh... elle me glisse dans son sac ! Adieu, Madame.
la vie, en confidence
Adieu, adieu, comme vous y aller.. Écoutez-moi. Cette jeune fille aimait beaucoup son oncle, elle ne veut pas l'oublier. Vous êtes son dernier lien avec lui, elle ne peut pas le rompre. Vous, le livre éminent, elle, la nièce éplorée, lui, l'oncle mort, moi, au contraire... avons fait, faisons, ferons, pour toujours et à jamais, partis de ce même roman-photos, qui est, a été, sera, pour toujours et à jamais, LA VIE.
Avez-vous compris ?
Rédigé par OO le Lundi 11 Janvier 2010 à 20:09
EXTRAIT
Mais Nabokov était sûr de lui et de son génie, quelles que soient les épreuves qu'il a traversées, on sent bien qu'il s'est réveillé chaque matin en remerciant Dieu du privilège unique d'être dans la peau de Vladimir Nabokov...
DIGRESSION
olivia merlen, olivia merlen, olivia merlen, 12 lettres bien alignées, 12 lettres à assumer, on ne m'a pas demandé mon avis. Grossière erreur lorsque l'on sait que prénom + nom = destin, à l'instar de 2 + 2 = 4.
Allons parents, chemin de vie / chemin de croix, ne faites pas le mauvais choix à la naissance.
Démarches administratives : nous reconnaître à la Mairie, première identité du nourrisson, l'avenir est en marche, O, O, suivez la flèche papa, maman.
6 lettres à ma gauche, 6 lettres à ma droite, bel équilibre.
En 2 mots, rien ne dépasse, les i sont minuscules, et les e ? ils tiennent leur rang. Un a, un o en majuscule, la force tranquille.
Quid du nom accolé au prénom ?
Ma parole, ils se gobent mutuellement ! infertilité dans l'œuf, lancer la toupie : olivia merlen, olivia merlen, olivia merlen, l'objectif était-il de s'endormir dans la prononciation ?
olivia merlen, c'est presque transparent, une vague de la Méditerranée. Murmures.
olivia merlen, à l'évoquer ainsi on dirait presque un nombre parfait.
Je n'en suis pas fière. Je l'ai longtemps ignoré, à l'encontre de Nabokov, j'ai su très tôt qu'il n'y avait aucun privilège à se réveiller chaque matin dans la peau de moi-même. Je rêvais d'un nom plus affirmé avec des consonnes en désaccord. J'aurais voulu qu'il impressionne. Ah, Nikita Khrouchtchev !
Merlen, c'est trop suave, d'autant plus que personne ne le prononce jamais correctement : Merlin ? non. Merlan ? non. Marlène ? non, non, et non. Merlen, comme Merlaine et Verlaine, comme Cohen.
Manquait peut-être un h ?
Mea culpa, j'ai désobéi aux lettres pendant des décennies, les mélangeant avec rage, je n'aurais pas fait mieux au Scrabble. Jusqu'au jour où... ce nom et ce prénom, emprisonnés par moi dans un non-sens, se sont révélés au grand jour. J'ai fini par entendre ce qu'ils avaient à me dire, nul ne peut lutter indéfiniment contre son destin.
Être égale à soi-même, c'est apprendre à respecter son nom.
Rédigé par Olivia Merlen le Lundi 11 Janvier 2010 à 19:17
EXTRAIT
La nouvelle avait quatre pages, peut-être l'avais-je choisie pour ça, pour sa brièveté, mais quand je finis de la lire, j'avais l'impression d'avoir lu un roman.
DIGRESSION
À la voir pour la première fois, je pensais que Marie était une femme ordinaire. Je la repérai au vernissage d'un nouveau talent, un endroit à la mode dans le 6ème arrondissement. Les femmes avaient de belles chaussures, des talons hauts et de grands sacs griffés. Elle était plantée au milieu de la cour, je ne sais pourquoi je la remarquai. Elle ne souriait pas, l'air pincé, ne mangeait pas, elle picorait, ne regardait rien, elle scrutait l'entourage. Elle avait de petits yeux rapprochés, noirs les yeux, très noirs. Je l'invitai à prendre un dernier verre, elle me suivit sans discuter. C'en était presque trop facile. Elle n'avait pas de conversation, elle était plutôt maladroite dans ses gestes, elle s'agrippait au fauteuil, elle n'arrêtait pas de fumer. Mais ses yeux trahissaient autre chose, à ce moment, ils me regardaient droit dans les yeux, ils n'allaient pas avec le corps. Je ne regardais plus que ces yeux et pourtant lorsque je l'emmenai dans mon lit, ce sont ces bras qui me surprirent. Elle avait des ailes. De grandes ailes qui se déployaient à partir des avant-bras. Un plumage noir, oiseau de malheur. Elle s'en couvrait le corps, pudique. Elle me dit de faire attention, pour chaque plume arrachée, il se passerait une année. Je ne comprenais pas ses mots, j'étais simplement fasciné par cette femme-corbeau. Je fus rapidement sous le charme de ses battements d'ailes, ce froissement de plumes, la douceur qui en émanait. Je devenais fou, obsédé par son manteau aux reflets bleutés, et pourtant une heure à peine avait passé. Je lui demandai s'il était permis de voler, elle fit un tour sur elle-même, s'éleva au plafond se mouvoir au-dessus des meubles. Les jambes pendaient lourdement dans le vide. Elle parlait vite, battait des ailes, me regardait de ces minuscules yeux noirs. Elle se posa sur le lit et je lui fis l'amour à cet animal. Elle y perdit des plumes. Peut-être une dizaine. Mais voilà, j'étais fou d'elle, la zoophilie humaine c'est quelque chose. Et ces plumes, l'odeur de ses plumes, cela sentait le pain, la mie chaude. Pendant l'acte, elle m'a pris dans ses bras, on s'est un peu surélevé, j'ai joui en elle. Et on a recommencé, recommencé, recommencé, je ne pouvais plus m'en défaire du volatile. J'en avais la chair de poule, je l'aimais. Elle était tout en défaut, le torse épais, les jambes maigres, et ces ailes noires qui froufroutaient. Animal de cirque, birdwoman, elle ne parlait pas, elle croassait, j'avais du mal à la comprendre, surtout qu'au fil de la nuit, elle prenait de plus en plus d'assurance, ce n'était plus le même langage. Je n'avais pas tout de suite remarqué son nez aquilin, sa bouche fine. Ses petits yeux qui clignaient sans cesse. On a refait l'amour, il n'y avait rien d'autre à faire. Je me sentais moite, elle avait les plumes qui lui collaient à la peau, l'odeur de pain se dégageait plus forte. Il y avait du duvet sur l'oreiller. Et puis, elle a regardé autour d'elle ses plumes éparpillées, elle m'a dit de sa voix rocailleuse que cela suffisait, j'avais eu mon compte. J'avais mal. Étrange, je ne voulais plus la quitter. Je suppliai. Elle a ouvert la fenêtre, elle s'est envolée.
J'avais toujours été un salaud avec les femmes, je m'étais bien amusé. Avec Marie, j'étais entré dans une autre ère. Je voulais m'y attacher encore. Je comptais les plumes sur le lit, cinquante et quelque. Le lendemain matin, je me réveillai engourdi. Mon concierge m'a rapidement placé en maison de retraite. Je vis avec une canne, je traîne avec des vieux, et tous les jours, sur le rebord de la fenêtre, je donne à manger aux oiseaux.
Rédigé par OO le Lundi 11 Janvier 2010 à 17:18
EXTRAIT
Owen croyait que la mémoire était la faculté d'absolution. Les hommes développaient leurs souvenirs pour atténuer l'angoisse de ce qu'ils accomplissaient en tant qu'hommes. Le passé profond est la seule innocence, il est donc nécessaire de le retenir.
DIGRESSION
Ici les hommes réclament le droit de vivre en paix, prisonniers de la misère architecturale, heureux dans leurs usines, la pollution invaincue.
Ne pas oublier le carnaval. Ils en parlent d'avril à décembre et s'y activent de janvier à mars. Cela leur crée des souvenirs : souvenirs de débauches, de laisser-aller, de folie collective où boire est un devoir et le sexe une institution. Souvenirs bien éphémère ma foi, puisque effacés l'année suivante dans les conditions similaires. Deux mois de rédemption où l'on oublie jusqu'à son âme, ils l'ont vendue au diable, ils sont en enfer pour 64 jours.
Quiconque s'aventurerait dans les entrailles de cette machine infernale sans la moindre initiation serait d'ores et déjà condamné à l'exil tant la cadence est insoutenable. Pris dans les hordes de masques en délire, chahuté de toute part, le novice se sent ici plus qu'ailleurs un étranger faisant office de victime.
Et les lions se déchaînent contre celui qui n'a rien compris à leur philosophie car - évidence de l'événement - il lui manque le grime, l'habit.
Ceux-là parlent une autre langue : celle des anciens.
Oh joie de pouvoir enfin se comprendre dans la débâcle sous couvert d'une tradition dont ils ne savent plus rien !
Et le racisme continue de sévir pour l'homme qui ne détient pas les règles, celui de la ville voisine ou le parisien puritain.
Eh toi le corsaire, fils de rien, le paria qui reçut les honneurs du plus étincelant des rois ! Jean Bart, comme on t'appelle là-bas ! Que penses-tu de ceux qui s'agglutinent dans l'arène pour avoir moins froid et surtout pendant quelques heures, avoir moins peur ?
Serait-il parti avec toi celui-là maquillé à outrance, au décolleté viril ? fier, il montre ses jambes, il porte des bas et des talons aiguilles. Hier il trimait à l'office parfaitement soumis à un chef, aujourd'hui il se transforme, il - est un autre, il devient travesti, prend l'allure d'une catin.
Lui l'employé modèle, celui qui se tait au bureau, celui qui obéit aux ordres sans broncher, là sur le trottoir, tout comme ses pairs, ses frères de sang du carnaval, il déverse ses entrailles.
Au même moment dans les rues maculées d'immondices, un flot de couleurs vives, des confettis, des serpentins, que jettent les enfants hilares - ici la progéniture se conditionne au berceau.
Et cette autre là-bas qui fait la demoiselle - pourtant fanée trop tôt si l'on y attarde l'œil - elle se farde toujours en ce mois de janvier comme la pire des traînées, s'étonne qu'on lui caresse la croupe... fausse pudeur d'une véritable actrice qui attend qu'on la prenne pour expier ses fautes comme on va à confesse, elle ne supporterait aucun ménagement.
Crois-tu qu'elle ferait cette notable putain, une bonne femme de marin ?
Et les effluves d'une ville qui ne cesse de mourir viennent enivrer jusque dans leur tombeau les ancêtres.
Eh Jean Bart ! là-haut sur ta colonne, tu t'prends pour Trajan à Rome ? Ils ont fait de toi leur otage, réduit ton nom à une statue, pris ton portrait pour une icône, fiers ils chantent ta gloire, à présent ils t'immortalisent mais ton sacre n'est qu'un prétexte à leur disharmonie. Muet tu regardes le ciel, tu brandis ton épée, les démons à tes pieds. Leur peau suinte la bière, la boisson bon marché, d'un geste tu pourrais les damner, leur envoyer Cerbère, en cette saison il fait plus chaud sous terre...
Mais voilà 300 ans que tu observes leur manège. Immense est ton règne ! nul ne prendra ton royaume tu peux dormir tranquille, le temps de ta splendeur est éternel.
Rédigé par OO le Lundi 11 Janvier 2010 à 16:34
EXTRAIT
"je ne vous ai jamais raconté l'histoire du type qui avait dressé son trou du cul à parler...
... Peu à peu le cul a changé, il lui a poussé des espèces de petites dents... et il a réclamé à manger. Les premiers jours, le type trouvait ça drôle et il a monté un numéro gastronomique... Mais le trou du cul prenait ça au sérieux, il se grignotait une ouverture dans le fond de la culotte du type pour faire des discours dans la rue, il haranguait la foule et réclamait à tue-fesses l'égalité des droits... bientôt, il s'est mis à boire et il piquait des crises de larmes sous prétexte que personne ne l'aimait, il sanglotait qu'il avait envie d'être embrassé comme n'importe qu'elle autre bouche. En fin de compte, il déblatérait jour et nuit, de l'autre bout de la ville on entendait le type qui gueulait comme un sourd pour qu'il la boucle, il lui tapait dessus à coup de poing, il lui enfonçait des bougies jusqu'au trognon... Mais ça ne servait à rien et un beau matin son cul lui a dit : "c'est toi qui finiras par la boucler. Pas mois. Parce qu'on n'a plus besoin de toi ici, de nous deux n'y que moi qui puisse parler et manger et chier !"
DIGRESSION
Moi aussi j'ai traîné un boulet, un siamois qui m'avait tapé dans le dos par surprise le jour de mes 20 ans. Un coup de poing sourd, administré à l'aveugle, un zona qui s'installe, s'accroche, ne guérit pas. Une douleur lancinante, inexplicable. Inextinguible. Ce n'est pas ma faute, il disait, larmoyant dans mes vertèbres, je suis né avec toi, je suis ton siamois, miaou, miaou, miaou. Tous les matins, il faisait ses griffes sur ma colonne vertébrale, il m'a mis le dos en compote. Nyctalope, c'est un problème, je me suis mise à voir la nuit, je n'arrivais plus à dormir, je voulais voir ce que les autres fuient. J'avais l'échine plus douce, j'avais des yeux de chats. Miaou, miaou, miaou, je réclame double dose de lait. Ça aurait pu durer une éternité s'il n'y avait pas eu cette foutue litière à nettoyer, monsieur réclamait le meilleur, la propreté, zéro déjections - une marque de respect - et gratter, gratter, recouvrir, apprécier le monticule, marquer son territoire. Le plus éreintant c'étaient les périodes de rut, apprendre les mélodies, un nouvel air à chaque changement de saison, la sérénade tous les soirs pendant la quinzaine. Et rameuter l'ordinaire, les chats de gouttière, un fil à la patte. Le sexe, le sexe, le sexe. J'avais pris l'habitude de me frotter contre mes partenaires, des imbéciles pré-pubères qui ne comprennent rien au langage des chats-chats. Et puis, on s'est mis à me caresser le dos, quand je faisais le gros dos, en signe de mécontentement ou pour m'étirer de paresse. On me touchait la bosse mon seigneur, comme si j'avais eu une infirmité. Un chat bossu qui aurait pu vous botter pour peu queue. Miaou, miaou, miaou, hier mon matou m'a quittée, 15 ans de vie commune, harnachés à la même gamelle, croquettes au poulet, légumes variés, petits corps sensibles. Éviter de changer d'alimentation, les félins n'aiment pas la diversité. Hier soir, je me suis surprise à m'allonger sur le dos dans notre panier commun, il n'était plus là, je ne ressentais plus rien de lourd, plus rien de volumineux dans le dos.
Il avait pourtant semé des signes avant-coureurs : des poils de moustache qui lui manquaient, des restes d'une toison noire inconnue entre les coussinets, rien à voir avec lui, avec moi. Il a pris ses distances, il m'a plaquée, lourdée, balancée la misérable. J'ai perdu mon siamois. Allons voir ailleurs et mourir.
Rédigé par OO le Lundi 11 Janvier 2010 à 15:41
EXTRAIT
Il ne me manquait en réalité qu'une chose pour être une femme comme elle, une vraie femme, le e muet en français des terminaisons féminines, la possibilité inouïe de dire et d'écrire : "je suis nue, je suis aimée, je suis désirée". C'est ce e qui rend les femmes si terriblement femelles, et je souffrais démesurément dépossédé, c'était pour moi une perte sèche, encore moins comparable que celle du vagin que j'avais laissé aux portes de l'existence.
DIGRESSION
Je me souviens exactement de l'événement qui déclencha 30 ans d'une totale dévotion aux bottes de femmes. Les bottes en cuir. Forcément noires. Fermeture Éclair sur les côtés. Le crissement du zip quand il monte et descend le long de l'accessoire. Indispensable le bas qui emprisonne la jambe permettant un accès plus rapide à cette extrémité du corps que l'on appelle le pied. Il plonge dans la chaussure qui dédaigneusement se referme sur lui, recouvrant et la cheville et le mollet.
Source œdipienne, je me souviens de ma mère dans ce magasin à Lille, le spécialiste du destockage. On y allait en hiver - dans le Nord la saison dure 6 mois - il faisait souvent sombre quand on entrait dans la boutique. La poussière régnait en maître, l'intérieur ressemblait à un bordel à chaussures.
On vivait les années industrielles, les couleurs orange, marron, vert anis, et je voyais le monde en fleurs plastique.
Ma mère entre dans la boutique suivie de sa cour familiale.
Le chien devait rester dans la voiture.
Son choix se porte sur d'élégantes bottes noires, talons bruyants, talons hauts.
Je regarde la scène totalement frustré, j'ai 6 ans, je veux les mêmes. Couleur, zip, talons, crise de nerfs dans le salon. Je reçois en alternance des bonbons et des claques. En vain.
Arrive enfin mon sauveur, en fait le vendeur, qui m'apporte en réduction la cause de mon insupportable attitude.
Je lui souris reconnaissant.
Malheureusement, tout cela manque d'altitude et de discernement.
Je porte les cheveux longs et des blue-jeans.
Mon père éclate de rire - humiliations - je renifle.
Je n'aurai pas les bottes, maintenant c'est certain.
J'ai honte, je voudrais mourir, mon Dieu que la vie est dure, et je n'ai que 6 ans.
Maman, pourquoi suis-je un garçon?
Rédigé par OO le Dimanche 10 Janvier 2010 à 23:38
EXTRAIT
Le Chinois et l'enfant rient. Puis l'enfant pleure en souriant. Et puis le Chinois cesse de rire, il regarde l'enfant, il dit :
Elle donne envie de t'aimer ta mère, d'aimer son enfant.
DIGRESSION
Cela se passe de commentaires. Il y a l'enfant et un Chinois. Il y a le Chinois amoureux de l'enfant, obsédé par l'enfant. Cette gamine. Et l'enfant est obsédée par le Chinois, son argent au Chinois. Ils sont deux obsessions. Et il y a la mère, dépassée par l'histoire, qui ne sait gérer ni sa vie à elle, ni ses enfants à elle. Qui fait comme elle peut, pudiquement. Qui est mal à l'aise de l'insertion du Chinois dans leur vie à eux. Elle ne sait pas quoi en faire, elle ne le respecte pas, mais elle accepte le sacrifice de sa fille. Oui. Elle ne remercie pas le Chinois pour son aide. Il ne manquerait plus que ça. Et pourtant le Chinois a cette phrase sublime en la regardant, une des plus belles phrases que l'on peut offrir à une mère. Ici la mère est au-dessus de Dieu, ici la mère est au-dessus de l'enfant. Laquelle est la plus à envier ?
En aller la mère, en aller l'enfant.
J'ai aimé Duras parce qu'elle faisait du Duras, et je l'ai détesté aussi pour ça. Risque et péril d'avoir un style, en prison l'auteur parfois. Il joue les faciles. Le style plus que l'histoire a la maîtrise de l'oeuvre, présence infernale, quel style chez Duras ! On ne peut pas lire une page sans qu'elle nous rabache son style. Il y a parfois tellement rien chez l'auteur, rien qui ne tienne qu'à un fil. Il y a une telle limpidité souvent qu'elle complexe les autres, les traînards, qui essaient juste d'écrire. On a l'impression souvent de lire une page blanche maculée d'écriture. Il ne s'est rien passé et pourtant tout ce qu'elle nous a raconté. Oui, on est bien dans l'écriture, le style, un style qui ne permet pas de longueur. C'est tellement beau Duras parfois qu'on pourrait en mourir, il y a des auteurs comme ça, avec qui on pourrait finir sa vie, sans regrets, sans peur.
Il se passe autre chose, quelque chose d'irrationnel, de non-maîtrisable. Voilà les vrais artistes, ils vont trop loin, on ne peut les comparer à rien, ils demeurent au-dessus des autres. On n'est plus dans l'émotion, le stade est dépassé depuis longtemps, on est dans le deuil de soi, l'inexistence.
Rédigé par OO le Dimanche 10 Janvier 2010 à 23:13
EXTRAIT
Il est toujours curieux d'entendre les autres parler de soi, surtout quand ils ne semblent pas avoir conscience de votre présence. On peut avoir tendance à en perdre conscience soi-même, ce n'est pas déplaisant. En somme, il ne se sentait pas directement concerné.
DIGRESSION
"Oh, je vous assure, elle est d'une timidité maladive, elle ne dit rien, pas un mot, muette comme une tombe du matin au soir. Si je lui demande son avis, elle me répondra d'une voix imperceptible, les épaules contractées. elle rougit à l'évocation de son nom, reste là prostrée quand j'ai l'audace de hausser le ton. Ses silences m'indisposent, il semble qu'ils me provoquent aussi parfois, elle m'angoisse. Elle est étrange, voyez-vous, quand elle se déplace, elle est bruyante, un pachyderme dans un boudoir. Je l'observe l'après-midi déambuler dans la maison, le dos voûté, l'air hagard, la démarche mal assurée, elle est lourde. Vous savez ce que cela signifie lourde ? elle fait trembler les murs.
Je vous ai dit qu'elle m'exaspère ?"
Madeleine Dupont hochait la tête en signe d'approbation, elle écoutait consciencieusement l'épouse du patron de son mari homme d'affaires qui lui impose ces épouvantables dîners en ville. Ce soir à nouveau il va falloir écouter les plaintes de Nadine de Monrecourt à propos de sa progéniture constamment en deçà de ses espérances de mère. Et la politesse et la réserve dues à sa position ne lui permettront pas de prendre la défense de la petite.
Après tout qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire ? cette gamine n'était pas la sienne, son éducation n'était pas mise en cause, ne pouvait-elle pas subir en silence les lamentations de cette femme mondaine et sans intérêt ?
"Il y a pire, Madeleine, elle m'envahit. Vous allez comprendre. Elle est tellement mal dans sa peau qu'elle grignote insidieusement l'espace des autres. Lorsqu'elle s'avance vers vous elle ne connaît aucune limite, elle tentera de s'approcher au plus près de votre corps, elle s'impose et vous oppresse. Je finis par ne plus la supporter. Cela me tracasse vraiment, croyez-le. Après mûre réflexion j'en ai conclu qu'elle n'a aucun caractère, c'est pour cette raison qu'elle vient se coller à moi ainsi cherchant une personnalité forte à qui s'identifier. Qu'en pensez-vous, n'est-ce pas là une façon de vouloir exister à tout prix ?"
Elle était éreintante Nadine de Monrecourt avec ses théories psychanalytiques de bas étage. Bien trop futile pour analyser quoi que ce soit correctement. C'est ce que Madeleine Dupont pensait d'elle. Mais elle demeurait honteusement silencieuse, elle regardait son mari prendre un dernier verre, il ne se doutait de rien, elle n'avait jamais osé lui parler de la perfidie de cette femme. Elle ne pouvait pas répondre et son mari ne devait pas porter le poids de sa passivité. Elle voulait partir puisqu'elle ne pouvait rien y faire. Elle voulait se sauver et effacer sa lâcheté. Et la petite qui était assise à table, pourquoi avait-elle soupé avec eux ? Était-ce là la place d'une enfant ? Tout le long du repas, elle avait écouté attentivement les conversations, le monologue de sa mère. Baissant la tête quand elle en venait à parler d'elle, posant discrètement les yeux sur les convives évitant consciencieusement ceux de N. pour ne pas la blesser sans doute. Quelle enfant étrange.
Madeleine avait l'impression que c'est avec une certaine jouissance que la fillette devenait transparente au regard de sa mère. Si certaines paroles de Nadine de Monrecourt la mettaient mal à l'aise, elle suivait alors du bout des doigts les roses boursouflées brodées sur la nappe, ou les lumières du plafond l'absorbaient littéralement, comme s'il était de son devoir de fille d'accepter.
Son mari attendait dans le couloir, il lui mit son manteau sur les épaules, ils se quittèrent avec la promesse de se revoir très bientôt, ils entrèrent dans la voiture, silencieux.
M. Dupont alluma la radio et Madeleine oublia jusqu'à la prochaine fois.
Rédigé par OO le Dimanche 10 Janvier 2010 à 22:29
EXTRAIT
Quand on veut blesser son ennemi, c'est dans l'histoire de détruire son nom. Les Egyptiens faisaient des poteries dans lesquelles ils gravaient les noms de leurs ennemis à l'aide d'un roseau pointu. Et puis l'on brise les récipients, pour faire du mal à ses ennemis. Le même mal que si on leur tranche la gorge.
DIGRESSION
L'histoire se passe au large des côtes françaises. Il y a des hommes en mer, sur un chalutier. Ils se sont levés tôt, à 3 heures du matin. Il fait froid, même si on est au printemps et la saison exceptionnellement douce. Avant de partir, Steve a l'habitude de boire une espèce de mélange de café et de chicorée dans lequel il ajoute selon l'humeur, six ou huit sucres. Une mixture imbuvable qui lui tient au corps, à cette heure-ci, il ne peut rien avaler d'autre. C'est son grand-père qui lui a donné le goût du large. Il est pêcheur depuis l'âge de 16 ans. On peut dire que c'est une vocation. Il part en mer par tous les temps, il est rare qu'on les oblige à rester au port. Il rejoint les gars en mobylette, il ne croise jamais personne sur la route, un chien errant parfois. Aujourd'hui, Steve a mal dormi, il a sûrement trop mangé la veille. Il ne sait pas pourquoi, il n'a pas envie de rejoindre ses camarades. Tout à coup, l'odeur du poisson lui semble insupportable. Les voir se débattre dans les filets, leur respiration désespérée, l'agonie, il se demande pourquoi. Il sait qu'ils pêchent trop, il se demande pourquoi les hommes sont toujours dans la démesure, il sait qu'il ne restera rien. Rien pour les autres demain. Il est sur le bateau, il n'est pas très causant, les plus vieux le charrient, c'est ta fiancée qui te fatigue ? on boit un peu, on casse la croûte, il est 7 heures. Les minutes s'écoulent lentement, puis Steve remonte les filets, il y a une statuette en bois dans l'un d'eux.
Louise est devenu trader par hasard, originaire de Saint-Malo, elle vit désormais à New York. La société dans laquelle elle travaille lui octroie de gros bonus, elle se fiche de perdre l'argent de ses clients, néanmoins, la plupart du temps, elle gagne. Elle a pu s'acheter un appartement à Brooklyn, elle fait garder son labrador pendant la journée. Elle sait qu'un jour, elle quittera la banque, en plus, sa patronne est une conne. Pour le moment, elle profite.
Steve regarde la statuette venue d'ailleurs, elle est très abîmée, il la secoue et il entend. Il y a quelque chose à l'intérieur on dirait. Cela lui rappelle des souvenirs, un cadeau Bonux, l'odeur de la lessive sur les doigts. A ses yeux, la statuette n'a aucune valeur, mais il veut la surprise. Steve tu n'es plus un enfant.
Louise sourit, elle déambule dans Wall Street. Elle s'est arrêtée dans un Deli's et s'apprête à rejoindre le bureau. Il est 7 heures du matin, elle aime arriver tôt, avant l'ouverture de la bourse. Elle lève les yeux au ciel, très haut, au-dessus des immeubles. Elle se souvient que sa mère a des origines sud-américaines.
Il est forcé de briser la statuette, il la frappe contre le pont, l'objet éclate en plusieurs morceaux, avec son Opinel il dégage des débris, un minuscule objet.
Elle ne se rappelle plus pourquoi sa grand-mère avait fui l'Argentine.
C'est un petit tube métallique comme ceux accrochés aux colliers des chiens, qui renferme un papier.
A sa naissance, on lui a donné le prénom de sa grand-mère, Louisa, mais elle a toujours préféré se faire appeler Louise.
Il ne comprend pas ce qui est écrit sur le bout de papier, il rejette le tout à la mer. Les autres l'appellent en renfort. Il ne pense plus à rien.
Ce jour-là, sa mère a reçu un appel de New-York, Louise s'est défenestrée.
Rédigé par OO le Dimanche 10 Janvier 2010 à 21:48
Dernières notes
Liste de liens
Concept protégé par Copyright
Contact : corruptionlitteraire@yahoo.com
Contact : corruptionlitteraire@yahoo.com
Profil