EXTRAIT
" Le verre blanc porte bonheur ! " s'écria-t-elle en claquant des doigts ; puis elle alla chercher la pelle à poussière et la balayette et ramassa les débris ou le bonheur.
DIGRESSION
Didier vivait dans une arrière-cour à Pantin. Un appartement de plain-pied dans un immeuble de six étages, face à lui des immeubles, à ses côtés des immeubles, à perte de vue des immeubles, des immeubles en veux-tu en voilà. L'appartement bien sûr était sombre, la cour bruyante, la faute aux enfants de la concierge, Madame Sentier, qui en avaient fait leur résidence secondaire et invitaient à tour de bras les gamins du quartier et alentours. Ce remue-ménage perturbait Didier dans ses occupations quotidiennes. Il était retraité des usines Renault, loin du bruit assourdissant des machines, il aspirait au calme pour s'adonner sans mesure à sa passion. Il était taxidermiste au noir, se procurait parfois les peaux sous le manteau, activité non déclarée, petit trafiquant à la petite semaine, presque un hors la loi.
En aparté, il avait du se séparer de son chat que les animaux en décomposition, les fourrures et les plumes rendaient à moitié fou. Il réclamait sa part du gâteau, traînait dans ses jambes constamment, ronronnait avec ardeur. Plus les cadavres d'animaux s'amoncelaient dans la pièce plus il s'enhardissait ; un jour, il abima un lièvre fraîchement tué que son maître avait négligemment posé sur le billot, un legs de l'ancien boucher.
Ce n'est pas une chose à répéter ; Didier vit rouge et ni une, ni deux, il empoisonna le chat. Il l'aimait pourtant bien, il aimait davantage les animaux morts. Il lui avait donc ôté la peau, le squelette - désossé Minet - puis il l'avait tanné et reconstitué. Il lui modela une position : debout, en appui sur les pattes arrières, ajouta une ampoule, des fils électriques et un interrupteur, et le plaça sur sa table de nuit en lampe de chevet. Voilà... Aussi ressemblant que l'original et, valeur ajoutée, plus jamais dans ses pattes.
Madame Sentier s'était inquiétée de sa disparition. Minet serait-il mort ? elle avait entendu la dame du deuxième parlé d'un chat écrasé la semaine dernière, de la charpie avait-elle précisé. Didier avait soupiré.
La taxidermie est très réglementée, Didier connaissait très bien le sujet. Hors de question de s'attaquer à des espèces en voie d'extinction ou d'être impliqué dans un réseau de trafic d'animaux, sans compter un problème de place évident. Prudent, peureux, pragmatique. Il se fournissait plutôt chez des amis chasseurs et se limiter généralement à du gibier et de la volaille. Pour ainsi dire, il ne faisait pas de mal à une mouche.
Personne de l'immeuble n'était autorisé à franchir la porte de chez lui, et si certains trouvaient qu'il émanait de ses fenêtres une odeur putride, il accusait avec colère les remontées pestilentielles du tout-à-l'égout. Ils n'avaient qu'à comme lui se boucher le nez quand ils traversaient la cour.
Didier avait maintenant tout son temps. Quand il dépeçait les bêtes il pensait à Évelyne, son grand amour, celle pour qui il était resté célibataire. A l'époque de leur rencontre, elle était effeuilleuse dans un cabaret parisien. Elle avait des jambes... Ah, ce qu'il avait pu en rêver de ses jambes. Quarante ans après, il les voyait encore virevolter, déambuler, se croiser, s'ouvrir, courir.
C'est toujours quand il soulevait la peau de l'animal, que se découvraient les chairs, qu'il pensait le plus à Évelyne. Il l'avait tant aimée. Ils avaient été si heureux ensemble jusqu'à sa disparition tragique dans un accident de voiture. Il n'avait gardé aucune photo d'elle.
Sans s'en rendre compte, presque machinalement, il avait donné à tous ses animaux empaillés le regard mystérieux et tendre de sa bien-aimée.
Une nuit, il y eut un terrible tremblement de terre. Didier reçu sur le crâne la tête d'un gigantesque sanglier. Il est mort sur le coup, on suppose qu'il n'a pas souffert.
On a vu la concierge, Madame Sentier, balayer l'appartement du défunt et rassembler énergiquement dans un coin, les dizaines de paires d'yeux répandues sur le sol, billes de verre brisées en mille morceaux lors de la catastrophe.
Rédigé par OO le Jeudi 6 Mai 2010 à 09:38
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