d.n°30
EXTRAIT

Bebra : Ah, l'air marin nous fait du bien.
Roswitha : Je veux.
Bebra : La poitrine se dilate.
Roswitha : Je veux.
Bebra : Le cœur sort de sa gangue.
Roswitha : Je veux.
Bebra : L'âme se développe.
Roswitha : Comme on embellit à regarder la mer !

DIGRESSION

Le paradis, ça n'a pas de prix et pour l'atteindre puisqu'il n'y a pas d'ascenseur - Dieu n'admettant pas en son antre les causes désespérées (dans ce dernier cas, s'en remettre à Sainte Rita ou tenter une échappée à Lourdes) - chaque nouvel arrivant, une femme le plus souvent, a après des semaines voire des mois d'attente le privilège de gravir enfin le fameux escalier en pierre blanche.
Dans les hautes sphères, trois secrétaires polyglottes assurent l'intendance, répondent au téléphone en anglais, accueillent une clientèle souvent anxieuse avec un sourire compatissant, des paroles rassurantes et une gentillesse exagérée ; ce qui en d'autre lieu pourrait paraître suspect.
Une fois pris les renseignements de rigueur, elles dirigent les clientes vers la salle d'attente, une pièce immaculée, refuge d'angoisses séculaires.

Voilà dix ans que le docteur Giorgio Arcangelo, chirurgien esthétique, s'était établi au bord de la mer sur la French Riviera. Des femmes arrivant de toutes l'Europe se pressaient aux portes de son établissement avec un seul leitmotiv "toujours plus docteur, toujours plus belle, faites moi encore plus belle". Sa cour de fidèles le surnommait Gigi. Sa réputation était internationale, on disait qu'il était le seul à rendre les femmes aussi belles, à n'importe quel âge elles arrivaient et en ressortaient transformées. Liftées, repulpées, siliconées, botoxées, aspirées, remontées... Plus de gras, ni de cellulite, plus de rides, ni de taches, c'était la fin des vieilles peaux, plus aucun frein à leur désir d'éternelle jeunesse, à leur avidité de se piquer, de s'agrafer, de se sentir serrées par les bandages, à leur obsession de lames tranchantes, de chairs recousues, de sourcils surélevés, de seins gonflés à bloc, de lèvres surdosées, d'acide en injection.
Le plein de souffrances.

A la sortie de la salle d'opération, il avait de plus en plus souvent l'impression d'avoir assisté à un match de boxe, d'avoir mis K.O toutes ces femmes, les bleus, les coups, s'était lui qui les avait donnés, sans jamais en recevoir, le King du ring.
Certes, il transpirait beaucoup.
Mais les femmes et leur quête effrénée de splendeur, il n'arrivait plus à les supporter.
Tous ces visages, toutes ces mêmes têtes, les unes après les autres toute la journée...
Il était entouré de créatures trop belles, trop semblables, trop parfaites qu'il avait lui-même créés.
Monstres de perfection.
En mal d'aspérité, il culpabilisait, il se disait qu'un jour les hommes allaient se réveiller, qu'ils lui tomberaient dessus et que cela serait justifié, il y a des limites à tout.

- Vous venez souvent ici ?
- Tous les jours.
- Je le sais déjà. Cela fait un moment que je vous observe depuis la fenêtre de mon bureau, je travaille juste derrière, à la clinique. Je vous avoue qu'au début, je ne vous avais pas remarquée, j'avais la tête ailleurs, vous étiez transparente, je ne voyais que la mer, c'est votre régularité qui m'a interpellé. Je ne comprenais pas pourquoi vous restiez assise là pendant des heures depuis deux mois, à ne rien faire. Qui attendiez-vous ? Je n'ai jamais vu personne vous rejoindre. Je me suis même demandé si vous n'étiez pas folle ou dépressive.
- Et vous vous êtes finalement rendu compte, qu'il n'en était rien. Puisque vous venez me parler c'est sans doute que je ne suis pas si folle. Vous êtes médecin, n'est-ce pas ?
- Oui, chirurgien.
- Et ?
- Et ? Et, je suis en plein questionnement. Surtout depuis que je vous observe.
- Pourquoi donc ?
- Parce que.. je peux vous poser une question très personnelle ?
- Je vous en prie.
- Je ne comprends pas, je vous regarde depuis des semaines, je vous observe avec des jumelles figurez-vous, je passe devant vous tous les jours et de quelconque - excusez-moi du terme - vous êtes devenue sublime. Et pourtant je vois bien que ni votre corps, ni votre visage n'ont subi de transformation. Je suis un grand spécialiste, même une amélioration très naturelle je la remarque. Quel est votre secret ?
- Oh, vous me faites rire. Vous ne savez pas de quoi il s'agit ? Sérieusement ?
- Je suis très sérieux, répondez-moi, c'est important.
- On embellit à regarder la mer. Ma grand-mère qui était très belle, me répétait souvent cette phrase, j'ai suivi ses conseils. Je ne vis pas ici à l'année mais quand je suis à Nice, j'en profite. Voyez-vous, si je reste trop longtemps à Paris, je redeviens banale.
- Vous plaisantez ! Vous êtes devenue si belle, ce n'est pas la mer, pas simplement en regardant la mer, vous me faites marcher, il y a autre chose.
- Évidemment qu'il y a autre chose, ce que je viens de vous raconter est faux. Mais alors, vous ne vous êtes vraiment rendu compte de rien ?
- Non, non, je vous assure, au nom du ciel de quoi devais-je me rendre compte ?
- Que vous tombiez amoureux.


Rédigé par Olivia Merlen le Vendredi 7 Mai 2010 à 20:08


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