EXTRAIT
{...} ses cheveux faisaient une ombre substantielle sur son nez abyssin.
DIGRESSION
Je l'ai toujours trouvée laide, Jeanne. Laide au plus haut point, il ne me serait jamais venu à l'esprit de rentrer de l'école avec elle, ni même de lui adresser la parole en public. Nous étions toute une bande d'adolescents et il faut avouer que nous n'épargnions personne. On se sent toujours fort lorsque l'on est accompagné d'un groupe, d'autant plus que ce groupe se compose des trois plus jolies filles du collège, et de quelques gros bras, dont Tony qui a hérité de son boxer de père - un poids mi-lourds professionnel - le goût de la bagarre et un coup de poing facile. Pour cette raison, il valait mieux être en dedans qu'au dehors de ce cercle ultra-privilégié. J'avais été intégré dans leur clan accidentellement, le jour où le professeur de littérature Mr. Willow nous avait chargés (Clara, l'une des trois beauté du groupe et moi-même) d'un exposé sur William Shakespeare, auteur que je vénérais et dont je connaissais des passages entiers sur le bout des doigts. J'écrivis et réalisai solitairement le document consacré au dramaturge anglais, nous récoltâmes, la note plus qu'honorable de 17/20, ainsi que les félicitations appuyées de notre professeur. Une notation qui fit grimper la moyenne annuelle de Clara. Cette dernière était aux anges et pour me remercier, elle m'introduisit peu à peu dans le groupe. Je n'en menais pas large, très impressionné par leur fausse rébellion, ils n'étaient rien d'autre finalement que des petits-bourgeois, des fils à papa, qui passée leur vingt et unième année, rentrèrent rapidement dans les rangs.
J'étais devenu un suiveur, à la traîne, je répétais comme un perroquet les bêtises de mes nouveaux camarades. Une de nos occupations favorites était de nous moquer des gens et de leur jouer de sales tours. Et l'un de nos souffre-douleur favoris était bien sûr, Jeanne la vilaine.
Ce qu'elle a pu endurer la pauvre ! Étant le seul de l'équipe à savoir écrire correctement, on me confiait la rédaction de lettres diffamatoires à son attention, que je glissais subrepticement dans son cartable ; un véritable traitre, elle ne m'avait rien fait hormis sa laideur.
Ma chère Jeanne,
Je n'irai pas par quatre chemins, je t'aime. Oui, je t'aime, même si sans doute tu dois te demander pourquoi, toi qui as si peu d'avantages.
Alors tu penses que je t'aime pour ta beauté intérieure, une beauté qui traverse les âges, intemporelle, qui ne prend pas une ride.
Non, Jeanne ce n'est pas pour ça que je t'aime.
Tu te dis alors que c'est à cause de la fortune de ton père, brillant avocat d'affaires et que ses relations pourraient me servir un jour. Il n'en est rien.
Est-ce à cause de la grande maison de campagne (salle de billard, écuries, piscine et cours de tennis) où tu te réfugies le week-end et dont tout le monde parle en ville ?
Certes non.
Est-ce (sait-on jamais) parce que lors de la dernière fête de fin d'année tu as su te démarquer par tes talents de pâtissière et nous ramener des gâteaux faits maison tellement succulents que Tony et Marc se sont battus pour avoir la dernière part?
Non, non et non
Je me mets à ta place, tu cherches, tu cherches, comment est-il possible que quelqu'un puisse te trouver si belle?
A ce moment de la lecture, tu te languis, tu voudrais connaître la raison d'un tel engouement, voici ma confession, chère, très chère Jeanne :
J'aime tes yeux globuleux, dont la couleur est indéfinissable étant donné la saleté de tes lunettes.
J'aime ta moustache naissante qui me donne l'impression d'être revenu au XVIIème siècle, et de converser avec une espèce de d'Artagnan pré-pubère.
J'aime tes innombrables comédons à maturation - explosion imminente - qui couvrent tes joues grassouillettes.
J'aime tes cheveux fillasses, d'une couleur... on dit jaune cocu je crois ?
J'aime ton nez trop long, trop fin, il ressemble à la règle métallique dans nos cartables.
J'aime ta bouche démesurée qui te dévores le visage (note que c'est certainement la seule bouche à ne pas être écœurée par ton aspect).
Et avant d'oublier.... ne ris surtout pas, on verrait tes dents et tes dents c'est Bagdad !
Enfin, j'aime ton corps, tes cuisses surtout, avec lesquelles on pourrait réduire la famine en Afrique.
Voilà chère Jeanne, tous les "pourquoi" je t'aime.
Ton grand admirateur inconnu, et qui le restera.
Le Mercator
C'était méchant, gratuit, c'était il y a douze ans, treize ans, et je n'en suis pas fier.
Aujourd'hui, je suis photographe de mode, je continue à aimer les mots et la littérature. Cet après-midi, j'avais un shooting dans un loft à Greenwich. Le mannequin est arrivé, je suis rarement bluffé par un physique, mais quand j'ai vu cette fille, je suis resté bouche bée.
La séance photos a commencé, je tournais autour d'elle, elle était sublime, parfaite.
Pendant la pose, elle se pencha en avant, gracieuse, légère, ses cheveux faisaient une ombre substantielle sur son nez abyssin...
Et je reconnus Jeanne.
Rédigé par OO le Mardi 11 Mai 2010 à 10:56
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