d.n°35
EXTRAIT

HARPER : Qui êtes-vous ?
PRIOR : Et vous ?
HARPER : Que faites-vous dans mon imagination ?
PRIOR : Et si c'était vous qui étiez dans la mienne ?
HARPER : Mais vous êtes maquillé ?
PRIOR : Vous aussi.
HARPER : Mais vous êtes un homme ?
PRIOR : (feignant la stupeur et l'épouvante, il mime qu'il se tranche la gorge avec un bâton de rouge à lèvres, et qu'il meurt, dans un fabuleux mouvement tragique) Mes mains et mes pieds m'ont trahi.

DIGRESSION

Dans le métro.

La scène se déroule en noir et blanc à cause des deux personnages principaux qui ne sont pas à leur place dans la vie. Aucune couleur dans le wagon, les visages sont gris. La voiture est pleine à craquer, il est tard, les gens rentrent chez eux, ils ont l'air exténués, malades, des enfants apeurés sont agrippés à leur mère qui se tient au poteau. On aperçoit un exhibitionniste dans un coin, une bande de pickpockets arpente le couloir en poussant les voyageurs. On les reconnaît parce qu'ils sourient. Personne ne parle, le bruit que l'on entend est celui de la rame auquel s'ajoute la musique de l'accordéoniste roumain qui joue depuis trois stations déjà, une version raccourcie de "La foule" la chanson d'Édith Piaf - et ne se semble pas vouloir s'arrêter. Il est emporté par le rythme de la musique, il a chaud, il transpire, il est sale. Une femme à l'allure bcbg se presse contre les portières pour ne pas entrer en contact avec lui. Marc et Paul ont déjà quitté leur prénom, ils ont réussi à trouver une banquette libre, une vieille femme très ridée est debout face à eux. Elle ne tient pas sur ses jambes, elle s'accroche désespérément à la poignée en suspension au-dessus de sa tête.


JOY : Tiens, tu as de nouvelles boucles d'oreilles ?

SYLLA : Ah ! Tu as quand même fini par les remarquer. Made in USA ma chère, c'est Sissi qui me les as rapportées de Miami, elles sont sublimes n'est-ce pas ? Mon patron refuse catégoriquement que je les porte, il est contre les signes ostentatoires de...

JOY : Quel con alors celui-là ! Je ne le supporte plus. Sale pédale, trouillard !  C'est ça son vrai problème, tu le sais, n'est-ce pas ? Encore un qui ne veut pas admettre son moi profond. En réalité, je vais te dire, tu lui fais peur. Sais-tu ce que tu représentes pour lui ? tu es le porte-parole de ses désirs réprimés. Quand je pense...

SYLLA : Stop je t'en prie, ne parlons plus de lui, je l'ai déjà sur le dos toute la journée, épargne au moins mes nuits.

JOY : Excuse-moi chérie, c'est que... je n'y arrive plus... les contraintes, les secrets, toute cette hypocrisie... Je suis à bout. Sais-tu que j'ai demandé au médecin de me prescrire des antidépresseurs plus puissants.  Voilà dix ans que je carbure à ces saloperies tellement je suis mal. Qu'est-ce que tu dis de ça ? Je meurs, tu m'entends, j'agonise à cause de tous ces cons qui n'y comprennent rien, qui nous jugent. La normalité. Il rit. Ça signifie quoi la normalité pour eux ? Sincèrement, tu crois qu'ils sont mieux que nous, dis-moi, ils sont mieux que nous ? Vraiment ?

Il parle fort, comme si Marc ne l'entendait pas, alors qu'il se trouve assis à côté de lui. La vieille n'arrête pas de tousser.

SYLLA : Chut, chut, voyons, calme-toi, tout le monde nous regarde, je t'en prie sois plus discrète.

JOY (cette remarque de son ami ne fait qu'exacerber sa colère, il crie presque maintenant) : Me calmer, c'est la meilleure ! Et c'est toi qui me demande ça ? Me taire ! Me taire alors que cela fait presque quarante ans que je ferme ma gueule au nom de la famille, des bonnes mœurs, de la protection des mineurs et puis quoi encore ? toutes ces conneries qu'ils ont inventées pour nous tenir en laisse, des chiens oui. Alors, me taire... C'est assez, tu entends, assez ...

Il a les yeux embués de larmes, son rimmel coule. Les gens autour d'eux les inspectent sans bien comprendre ce qu'il se passe. Certains lèvent les yeux au ciel, d'autres ont une esquisse de sourire moqueur au coin des lèvres.

SYLLA (il est embarrassé, il ne sait pas quoi faire, il cherche dans ses poches, dans son sac un mouchoir) : Écoute, écoute-moi bien, j'ai quelque chose à te dire, j'attendais un moment propice mais.... Tu m'as l'air tellement bouleversée. Je... Voilà, j'ai entendu parler d'une ville où les hommes sont comme nous.

JOY (il renifle, se mouche bruyamment) : Que veux-tu dire ? Qu'est-ce que tu entends par "comme nous" ?

SYLLA (il chuchote pour ne pas qu'on l'entende) : Eh bien, tu sais voyons... des hommes qui ne sont pas tout à fait des hommes, qui préfèrent s'habiller avec des matières plus féminines, qui ont un tube de gloss dans leur sac à main.... Ne fais pas celle qui ne comprend pas.

JOY : Pfff...

SYLLA : Si, si, je t'assure. Il existe un endroit en France où les hommes se maquillent, ils portent même des perruques blondes et des soutiens-gorge.

La vielle dame s'est arrêtée de tousser, elle fait semblant d'être ailleurs, mais on la sent très concentrée sur la conversation.

JOY ( il le toise exaspéré, il parle sur un ton agressif ) : Foutaise ! En fait, tu veux ma peau, tu ne supportes plus de vivre avec un bi-polaire, tu ne sais pas comment t'y prendre pour me l'avouer alors tu me mets sur une fausse piste, tu crées du désir pour que je parte en quête d'un endroit qui n'existe pas. Ça suffit avec tes fantasmes, fiche-moi la paix !

SYLLA :
Pas la peine de retourner ta colère contre moi. Si tu ne me fais plus confiance, j'abandonne. Réfléchis un peu, tu es le centre de ma vie depuis cinq ans. Vraiment, tu es injuste envers moi. Je n'essaie pas de te manipuler, c'est un lieu bien réel. Te rends-tu compte ? Nous pourrions enfin vivre libres comme n'importe quel individu.

JOY : Mouais... Permets-moi d'en douter. Et en quel honneur... Pourquoi serions-nous autorisées à jouir d'un tel traitement ? La loi n'est-elle pas la même sur l'ensemble du territoire français ?

SYLLA : Hum.... je ne peux pas te répondre précisément, il faudrait que je me renseigne davantage...

JOY : Tu vois... J'en étais sûr ! Et où se trouve t-elle cette ville paradisiaque ? tu l'ignores sans doute aussi...

SYLLA : Non pas du tout, arrête de te moquer de moi, c'est là-haut que ça se passe, au Nord du pays, à la frontière belge.

JOY : Et en plus, il gèle ! (Marc le pince pour se moquer de lui gentiment) Aïe, tu es fou, ne t'avise pas de recommencer, je ne supporte pas qu'on me touche en ce moment,  j'ai grossi, la faute à ces putains d'hormones...

A ce moment la vieille interrompt leur dialogue, elle prend la parole.

LA VIEILLE : Pardonnez-moi messieurs mais j'ai entendu votre conversation. Si je puis me permettre de vous donner un conseil ? Elle ne les laisse pas répondre, elle enchaîne. Je crois que l'on vous a induits en erreur, les hommes dont vous parlez se travestissent, certes, mais pour des raisons culturelles uniquement, ce n'est absolument pas instictif comme chez vous. Vous irez au devant de grandes désillusions si vous menez votre projet à terme. 
Au demeurant, pourquoi vous dissimulez-vous, regardez comme les gens dans ce wagon sont transparents, si telle est votre manière d'exprimer votre personnalité, alors vivez à ...

Ils ne la laissent pas terminer, ils se lèvent et lui répondent d'une même voix.

JOY & SYLLA : Ta gueule vieille salope !

La porte s'ouvre, ils quittent la rame de métro, s'engouffrent vers un monde encore plus noir, tout en continuant à discuter entre-eux.

Emportés par la foule, qui nous traîne, nous entraîne, écrasés l'un contre l'autre nous ne formons qu'un seul corps, et le flot sans effort nous pousse enchaînés l'un et l'autre et nous laisse tous deux épanouis, enivrés et heureux.....



Rédigé par OO le Jeudi 13 Mai 2010 à 18:31


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