d.n°36
EXTRAIT

Parfois quand elle faisait du stop, elle avait comme une vision de sa mort. Dans son esprit, elle voyait la voiture dans laquelle elle se trouvait sortir de la route. Elle se demandait alors ce qui se passerait l'instant d'après qu'elle serait morte. Cette pensée résonnait en elle comme un écho. Elle ne cessait pas de voir la voiture quitter la route. Et puis elle commençait à s'inquiéter : et si la mort était une erreur ? Et si en ce dernier instant, juste au moment où cela arriverait, elle se rendait compte que son action était vraiment une erreur ? C'était sa seule préoccupation : qu'elle n'avait peut-être pas le droit de mourir.

DIGRESSION


                                   Ébauche pour le Manifeste du bien vivre ses derniers instants
                                                        (pour le droit de mourir en paix)


"Attendez ! C'est une farce, n'est-ce pas ? Vous devez vous méprendre. Pas maintenant, s'il vous plait. Please..."
Mourir, à l'heure dite - et tout bascule.

A-t-on le droit de mourir ? Si l'on part du principe que l'on ne choisit pas de naître, donc de vivre, peut-on choisir sa mort ? Qui, en dehors de toute considération éthique, religieuse ou morale, est-il le plus à même de décider de son sort, sinon soi-même ?
Et dans ce cas précis, mourir est-il véritablement un choix ou la fatalité ?

Quelle que sera votre mort, nous avons tenté de définir un précepte en trois points (à adapter selon les situations) qui vous permettra nous l'espérons, de mourir en paix.

1°) La dernière parole

La dernière parole adressée aux vivants est loin d'être anodine ; une phrase réussie vous suivra longtemps après votre disparition. Il est donc essentiel de ne pas prendre ce dernier instant à la légère. Si cela vous est possible, nous vous invitons à l'anticiper. 
Avant toute chose : faire preuve d'imagination.
Peu d'entre-nous sont, à l'instar d'un César, des maîtres de l'improvisation. En aparté, saluons l'homme qui en lançant à Brutus, le fils parricide un tranchant "tu quoque mi fili", profita de cette situation exceptionnelle pour clore son histoire et entrer dans la légende. Ainsi donc, si vous briguez une certaine pérennité, faites preuve de discernement et d'intelligence.

NB : Prononcez vos dernières paroles de façon claire et intelligible afin qu'elles puissent être rapportées correctement.

Épargnez-nous, au nom du ciel :

Les lieux communs du style : "ah, déjà...."
Les traits d'humour indigestes : "est-ce que quelqu'un part avec moi ? "
Les derniers aveux qui prennent tournure de révélations :
- "je suis homosexuel depuis l'âge de 13 ans", à sa femme
- "je ne suis pas ton père, mais ton grand-père", à sa fille
- "je n'ai jamais aimé que les chats", à son chien
- etc...
Avant de commettre l'irréparable, posez-vous les bonnes questions :  Est-il vraiment indispensable de divulguer vos secrets après tout ce temps passé ici-bas à se taire ? Agissez-vous réellement pour le bien d'autrui ou dans l'espoir ténu d'une rédemption dans l'au-delà ?

Souvenez-vous également que vos dernières paroles doivent refléter un aperçu de votre passage sur terre. Soyez cohérent avec vous-même.
Prenez exemple sur le peintre Corot qui conclut par ces mots : "J'espère de tout cœur que l'on peut peindre au ciel"
A l'identique, la phrase la plus adéquate pour un politicien pourrait être : "et maintenant citoyen, aux urnes"
- pour un amateur de golf : "ce sera mon plus long parcours", en swinguant avec les mots
- pour un menteur : "je suis très content de partir", avec un sourire
- pour une chanteuse : "mes amis, je reste sans voix", mezza voce

Une fois encore, nous ne saurions que trop vous répéter : de la mesure de grâce, de la mesure...  Des propos appropriés sont un gage de mémoire, ils vous succèderont parfois.
Permettez-moi d'évoquer ici mon arrière grand-père, un des poilus de 14, qui mourut dans les tranchées, dont personne ne se souvient plus excepté de par cette dernière phrase (un de ses camarades combattant l'ayant rapportée à sa veuve) qui le maintient toujours en vie "qui a dit que la guerre était une nécessité ? "

Il arrive que certains laissent derrière eux une énigme, ainsi un : "enfin... il y a une justice", laisse pantois. Est-ce un constat de vie ou un éclairage sur l'après ?

2°) La dernière pensée

Nombreux sont ceux qui, s'accrochant à un détail, ont dû succomber avec de banales pensées. Nous sommes là pour vous éviter cette effroyable erreur.
Au moment voulu, tâchez de vous concentrer sur un moment agréable de votre vie ou sur une personne qui vous est chère. Rien de pire qu'un départ avec devant les yeux, l'affichage du prix de l'andouille chez le boucher (même le meilleur du quartier), votre patron arborant une grotesque cravate, votre dernière panne sexuelle, etc.
Préparez vous en amont (toujours dans le cas où cela vous est possible) à ce dernier souvenir, libérez votre esprit et votre cœur, mettez-vous si besoin dans les conditions du direct (allongé nu sur un lit, affaissé dans un fauteuil la tête sur l'épaule, par terre devant la porte ouverte du réfrigérateur....), laissez venir à vous des images positives.
Paradoxalement - mais la mort est pleine de surprise - il est impératif de ne pas trop s'épancher sur votre parcours, vous n'en aurez pas le temps le jour J. Pas la peine non plus de vous polluer la tête avec des questions d'argent (il sera dépensé par vos héritiers), des histoires de famille (savoir qui a pris l'argenterie de tante Hélène, n'est plus de votre ressort), des jalousies (soyez sans crainte dans votre état, personne ne vous enviera plus), et votre œuvre, si vous en avez une, sera dispersée un jour ou l'autre.
Rappelez-vous plutôt ce qui vous faisait vibrer, votre amour, votre passion, tout ce dont vous étiez le plus fier.

A ce stade, le plus cher ne peut être qu'immatériel.

Un conseil : choisissez bien.

3°) La dernière chose à faire

Jésus avait préparé sa dernière Cène très minutieusement.
A votre tour d'être créatif : hurlez sur quelqu'un si vous êtes timide, monter dans un ascenseur si vous êtes claustrophobe, passez vos vacances chez les naturistes si vous n'aimez pas les poils... En un mot, lâchez-vous, carpe diem après ce sera fini, terminé.
Basta.

En toute franchise, nous pensons que la dernière chose à faire et la meilleure de loin, serait sans doute de ne pas mourir...


Rédigé par OO le Samedi 15 Mai 2010 à 22:23


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