d.n°37
EXTRAIT

"Ignorante que j'étais, j'ai haï la fée qui m'avait transformée en statue de pierre, mais ainsi j'ai pu réfléchir calmement à mon sort, à la vie qui m'attendait, jusque-là je ne savais rien, quelle sotte j'étais, je comprends maintenant comme il est important de bien réfléchir à son sort, même s'il faut pour cela se changer en pierre, il faut supporter patiemment car le printemps revient un jour !"
DIGRESSION

On se souvient tous de ce qui arriva à la femme de Loth (F). Figée pour l'éternité en une statue de sel pour s'être retournée lors qu'elle fuyait avec ses filles et son mari, Sodome en flammes. Qu'advint-il d'elle par la suite, nul ne le sait, d'aucuns supposent qu'elle repose tranquille au pied de la mère morte. Une aberration. F est vivante, enfermée à l'intérieur d'elle-même. Pendant des siècles elle a subi les pires tourments intellectuels et physiques. Couvertes de fientes d'oiseaux, les chiens lui pissaient dessus, les chats la lacéraient de leurs griffes. Elle endurait toutes les souffrances et les pires humiliations en silence, prisonnière de cet amoncellement de milliards de milliards de particules de sel.
Un bloc compact qui résistait à toutes les intempéries, elle ne se dissolvait pas dans l'eau ni ne fondait au soleil, chaque gramme salé étant solidaire du voisin. Et voilà que pleurer lui brûlait les yeux.

Jusqu'au début des années 70, elle resta emmurée avec pour seule compagnie sa pensée, se laissant aller durant des centaines d'années à de profondes crises de schizophrénie, qui pourrait l'en blâmer ?
Un jour d'avril 1972, un homme s'arrêta près d'elle, s'appuyant machinalement sur son bras pour enlever le sable de sa chaussure. Il faisait déjà très chaud, il essuya avec sa main des gouttes de sueur qui lui dégoulinaient du front et l'empêchaient de voir. Cela lui parut drôlement salé. Pour s'en assurer, il passa la langue sur ses lèvres, c'était bien du sel. Un sel qui avait un goût extraordinaire - et il s'y connaissait - riche de cent saveurs différentes, un sel au pouvoir addictif ; il ne pouvait se contenir de passer et repasser sa langue sur ses lèvres.
Léger, aérien, il fondait délicieusement dans la bouche - à l'instant aussi précieux que l'or.

Il lui fallut un moment pour se rendre compte d'où provenait cette substance. Il distinguait une forme, des courbes, encastrées dans la roche. Il se mit à gratter doucement les contours pour ne pas en perdre une miette, jusqu'à découvrir enfin une statue de femme d'environ 1,60 mètre. Il l'égratigna un peu, y goûta. L'homme était vif d'esprit, entreprenant, la chance se présentait là devant lui, il fallait la saisir au vol.

F se demandait ce qui était en train de lui arriver. A quelle sauce allait-elle être mangée, c'était une autre histoire. Elle sentait qu'il se tramait dans la tête de cet individu, des choses pas très catholiques.
Elle aurait volontiers gifler l'homme pour son insolence.
Tout à coup, elle ne vit plus rien - on la recouvrait d'une couverture en poil de chameau - se sentit porter, transporter dans une espèce de machine qui faisait un bruit épouvantable.

A l'arrière du pick-up, le voyage fut éreintant ; tout le long du trajet, F entendit l'homme converser seul, elle percevait des bribes de phrases "ma fortune est faite", "casser la baraque", "quelle aubaine...".
Elle avait chaud, la couverture en poil de chameau lui chatouillait le visage. Mais au fil du temps, elle fut contente d'être recouverte de ce morceau de tissus, car plus les jours passaient, plus la température baissait. Elle n'était pas habituée à de telles conditions climatiques. Où l'emmenait-il donc ?

Au fur et à mesure que l'homme approchait de sa terre natale, il devenait de plus en plus nerveux. Il s'arrêtait quasiment à chaque cabine téléphonique qu'il croisait sur la route pour appeler sa femme, ils élaboraient des plans, chaque fois il oubliait un détail.
Tous deux se frottaient les mains.
Ça y est ! ils allaient enfin devenir riches après tant d'années de galère, les fins de mois qui commencent le 10, à se serrer la ceinture ; la gloire les attendait au tournant, peut-être même que des journalistes de la RTBF viendraient les interviewer.

Ils habitent en Belgique, une station balnéaire de la mer du Nord.
Voilà bientôt 20 ans, qu'ils ont installés leur baraque à frites sur la Côte.
"Chez Dominique, aux meilleures frites belges" voilà ce qu'il est écrit sur la devanture.
Depuis quelque temps, les quidams, les touristes, les clients réguliers font la queue devant la camionnette, et cela ne désemplit pas, notamment le dimanche soir.
Il parait que c'est à cause du sel...

Méfiez-vous des conseils, des adages, le temps quand il vous ralentit ne favorise pas toujours l'introspection.

Et il n'est pas dit que des temps meilleurs suivront...


Rédigé par Olivia Merlen le Jeudi 27 Mai 2010 à 19:53


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